Le roman alterne récit et documents insérés, articles, rapports, notices, qui construisent le monde de 2052 par strates. Pour en juger sur pièce, voici un document, une scène et une conversation.
1. Le jour où l'ADC a pris Bruxelles · 2. La table des vivants · 3. L'intelligence intransférable
Article traduit de The Atlantic Globe (Boston), numéro spécial Europe, 21 juin 2038. Par Matt Denison, correspondant Europe. Quatorze ans avant le début du récit.
BRUXELLES — Pour la première fois depuis sa création, l’Union européenne va être gouvernée par une coalition assumée d’écologistes radicaux, de l’extrême gauche « croissance zéro » et de formations islamistes officiellement baptisée Alliance pour la Durabilité et la Création. La nouvelle Présidente de la Commission européenne est issue de ses rangs.
Il est un peu plus de minuit quand les écrans s’allument dans la grande salle de presse du Parlement européen. Sur la carte projetée au mur, les couleurs se figent enfin : verts foncés, rouges sombres et croissants stylisés recouvrent une large partie du continent. Dans un brouhaha de langues mêlées, les commentateurs prononcent les trois mêmes lettres, en boucle : A.D.C. Ses détracteurs l’appellent l’Alliance Décroissance-Charia, un raccourci que la coalition qualifie de diffamatoire mais qui, dans les couloirs du Parlement, circule plus vite que le communiqué officiel.
Pour certains, c’est la promesse d’un modèle post-capitaliste, « compatible avec les limites planétaires » et plus respectueux des minorités. Pour d’autres, c’est le début d’une expérience hasardeuse : transformer, par voie réglementaire, un bloc vieillissant et surendetté en laboratoire de décroissance planifiée.
L’ADC n’existait pas il y a dix ans. L’Alliance est le produit d’un patient travail de couture idéologique, amorcé au milieu des années 2030, entre les partis écologistes les plus radicaux, pour qui la neutralité carbone ne suffit plus, des formations marxistes et post-croissance issues de la nébuleuse altermondialiste, et une série de partis islamistes bien implantés dans plusieurs grandes métropoles européennes, porteurs d’un discours moral et communautaire structuré autour des préceptes de la charia.
Historiquement divergents, ces mouvements ont fondé leur rapprochement sur un opportunisme de circonstance : la gauche avait perdu la classe ouvrière ; les islamistes avaient besoin d’elle pour entrer dans le jeu démocratique. Le capitalisme technologique et la culture occidentale, accusés respectivement d’accroître les inégalités et d’incarner l’oppression coloniale, ont servi de ciment.
Leur slogan commun « Moins produire, mieux partager » a fini par se décliner dans toutes les langues de l’Union. La crise énergétique de 2034–2035, la hausse brutale du chômage industriel et la succession d’étés caniculaires ont fait le reste, après une longue période de progression à bas bruit. Les populations de Londres et Bruxelles étaient déjà musulmanes en large majorité à la fin des années 2020. La France est elle-même devenue République islamique après l’effondrement de la Ve République en 2032.
Résultat : au terme des élections qui s’achèvent ce jour, l’ADC obtient, avec ses alliés, une majorité confortable au Parlement avec 428 sièges sur 751. Dans la foulée, le Conseil européen propose la nomination d’une présidente de la Commission issue de cette coalition : l’Espagnole Maira Hassán, 54 ans, ancienne eurodéputée et figure de proue du mouvement Decrecimiento Ya.
La victoire de l’ADC est l’aboutissement d’un cycle de mobilisations amorcé dans les années 2010. Le mot « croissance » a progressivement disparu des programmes de la plupart des partis traditionnels. L’ADC a surfé sur ce désenchantement : moins de consommation, mais plus de sens ; moins de technologie, mais plus de « lien social », le tout dans un emballage moral très assumé.
Les lignes rouges posées par l’ADC sont connues. Elles figurent dans le projet de programme législatif :
Moratoire sur l’IA générative et la robotique avancée : interdiction de déployer des systèmes d’IA générale ou jugés « substituables à un travail humain porteur de dignité », et gel des projets de robotisation dans les secteurs déjà touchés par le chômage.
Guerre déclarée aux « technologies dominatrices » : encadrement strict de la recherche en biotechnologies, limitation des interfaces cerveau-machine, restrictions sur les drones autonomes et la surveillance algorithmique, sauf lorsqu’elle est utilisée par l’État, au nom de la « protection des plus vulnérables ».
Réorganisation du temps social autour de l’énergie : expérimentation d’une semaine de trois jours dans plusieurs régions, avec horaires de travail et de loisirs calés sur les pics de production solaire et éolienne. Là où l’énergie manque, l’ADC veut « remettre les corps au centre » : plus de travail manuel, moins de flux numériques.
Fiscalité punitive sur les « superprofits technologiques » : taxation renforcée des plateformes, laboratoires pharmaceutiques et entreprises d’automatisation, pour financer un revenu de base conditionné à la participation à des « activités socialement utiles » (accompagnement, soins, médiation culturelle).
Les opposants à l’ADC parlent déjà d’un « régime moral du consentement dévoyé » : tout ce qui n’est pas explicitement encouragé par l’État pourrait finir par être suspect.
La coalition assume. « Dans un monde limité, expliquait récemment une de ses figures montantes, tout ne peut pas être libre. Certaines choses doivent être interdites, d’autres obligatoires, et le reste simplement autorisé. »
La prise de pouvoir de l’ADC ne se fait pas sans résistance. Dans le nord et l’est de l’Europe, plusieurs gouvernements — danois, baltes, polonais — ont déjà fait savoir qu’ils refuseraient d’appliquer certaines directives jugées « anti-industrielles ».
À Copenhague, on s’inquiète de voir apparaître une ligne de fracture. « Nous croyons à la neutralité carbone, pas à la pénitence. Nous voulons des ingénieurs, pas des commissaires à la vertu », a déclaré Mads Kjeldsen, ministre danois de l’Énergie et de l’Industrie verte.
Ces pays, rejoints par une partie de l’establishment économique néerlandais et allemand, évoquent ouvertement la création d’un « pôle hanséatique », une zone de libre-échange et d’innovation moins contrainte par les dogmes de Bruxelles.
Pour l’instant, ce n’est qu’une menace dans les communiqués diplomatiques. Mais les marchés l’ont prise au sérieux : les indices boursiers nordiques et baltes ont mieux résisté à la victoire de l’ADC que ceux du sud de l’Europe.
Les perdants potentiels sont déjà visibles : les agriculteurs industriels, pris entre la hausse du coût de l’énergie et l’interdiction progressive des intrants considérés comme « non naturels » ; les industries technologiques, soumises à une incertitude réglementaire permanente ; enfin et surtout les jeunes chercheurs, ingénieurs et médecins, qui commencent à regarder vers d’autres horizons, États-Unis, Afrique, Israël, Suisse, pour poursuivre leurs projets sans se heurter à ce qu’un scientifique allemand appelle, en privé, « le mur de la morale administrée ».
Vue de l’extérieur, l’Europe version ADC est scrutée comme un laboratoire à ciel ouvert.
À Washington, la sénatrice républicaine Carla Mendoza, membre de la commission commerce et technologie, résume le sentiment d’une partie de la classe politique américaine :
« L’Union européenne vient de se déclarer zone expérimentale de décroissance. Nous respectons ce choix, mais il serait irresponsable de suivre la même voie. Pendant qu’ils démantèlent leurs capacités technologiques au nom de la vertu, nous allons irrémédiablement accroître notre avance. »
À Zurich, Lukas Meier, directeur du fonds d’investissement Helvetia Capital Partners, se montre plus inquiet :
« Ce qui nous préoccupe, ce n’est pas la régulation en soi, c’est sa nature morale et imprévisible. Quand une innovation peut être interdite du jour au lendemain parce qu’un comité juge qu’elle offense tel ou tel principe, le capital se déplace. On le voit déjà : les projets d’IA médicale, d’automatisation industrielle et de biotech quittent le continent. »
À Tel-Aviv, la romancière Maya Ben-Or, très populaire dans les milieux artistiques européens, défend au contraire le choix de l’ADC : « Ce sera chaotique, peut-être douloureux, mais c’est une tentative nécessaire. »
Personne ne sait encore si ce pari produira un continent plus juste, ou simplement plus pauvre.
Une chose est sûre : le centre de gravité de l’Occident est en train de bouger. Et le jour où l’ADC a pris Bruxelles restera comme le moment où l’Europe a choisi, pour la première fois, de faire de la décroissance non plus un slogan, mais un projet de gouvernement.
MS Bonne Espérance, Méditerranée, 19 mai 2052. Premier dîner à bord. Benjamin, ingénieur nucléaire suisse à la retraite, et Naim, psychiatre, partagent la table d'Hélène, de Lyon, de Kurt, de la Ruhr, et des Martin, un couple de Bruxelles.
La serveuse s'éloigne. Le silence retombe un instant, flottant entre les convives, le silence particulier des tables où personne ne se connaît encore assez pour savoir ce qu'il est permis de dire.
— C'est votre première traversée ? demande Hélène en dépliant sa serviette.
— Vers le sud, oui, répond Benjamin.
— L'agence parle d'« établissements de long séjour dans un environnement climatique optimisé », commente-t-elle. J'ai mis un moment à comprendre que c'était un mot poli pour « fin de vie ailleurs ». Kurt a un rictus.
— Chez nous, ils appellent ça « relocalisation solidaire des seniors », lâche Kurt. J’étais dans la robotique industrielle, trente ans de carrière dans les bras articulés qu’ils ont ensuite jugés indignes du travail humain.
Il hausse les épaules. Le geste de quelqu’un qui a cessé de s’indigner.
Un chariot passe derrière eux. Le tintement des verres couvre un instant la table, le bruit machinal du service, indifférent aux histoires. Hélène esquisse un sourire sans joie.
— De notre côté, on a gardé juste assez de sociologues pour expliquer que tout ça est nécessaire.
Benjamin la regarde.
— Vous étiez à l'université ?
— À Lyon, République islamique française, psychologie sociale. Jusqu’au jour où on m’a remis des grilles d’évaluation idéologique en guise de cours. J’ai cherché les brochures pour le Sud.
Les Martin n'ont pas encore parlé. C'est Madame qui rompt le silence, d'une voix douce, presque absente.
— Pour nous, c'est plus simple. Il n'y avait plus de place à l'hôpital.
Benjamin tourne la tête vers elle.
— Vous étiez médecin ?
— Infirmière. Lui anesthésiste, dit-elle en désignant son mari. Hôpital Saint-Pierre, à Bruxelles. Devenu « Hôpital citoyen de la Diversité et de la Sobriété Sanitaire ».
Son mari acquiesce, sans ajouter un mot.
— On a commencé à planifier les opérations en fonction des créneaux d'énergie, poursuit-elle. Pas de courant pilotable, pas d'anesthésie. Les jours de grand vent, on remplissait les blocs opératoires. Les jours sans vent, on organisait des groupes de parole.
— Et les infarctus ? demande Naim. Ils attendaient le retour du soleil ?
— On faisait ce qu'on pouvait. Mais à la fin, on perdait plus de patients à cause des coupures que des maladies. On nous demandait de documenter chaque décès dans des formulaires d'acceptabilité éthique.
Elle secoue la tête.
— Quand on nous a proposé un contrat dans une structure climatisée au sud, on a signé. Retraite anticipée, indemnités, et nous voilà. Les plats arrivent. Le bruit des couverts et des chariots couvre quelques secondes de silence, un répit.
Benjamin goûte son poisson. Correct, trop cuit. Une part de lui est soulagée qu'aucun modèle d'optimisation ne se soit encore penché sur ce détail-là.
— Et vous ? demande soudain Hélène. Vous venez bien de Suisse ? Le mot attire les regards. La Suisse a fini par prendre, dans ce genre de traversées, la valeur d'un pays mythique, le dernier endroit où les trains arrivent à l'heure et les lumières ne s'éteignent pas sans qu’on le veuille.
— De la nouvelle Suisse, oui, lance Benjamin. De la version qui a décidé de se muscler.
— Vous fuyez quoi, alors ? reprend-elle. Vous avez encore de l'électricité, des hôpitaux, des trains et des banques. De loin, ça ressemble à un pays qui fonctionne.
Benjamin pose sa fourchette, réfléchit un instant.
— Disons que je change de scène avant que la pièce ne se termine, répond-il. J’ai fait ma part. Ingénieur spécialisé dans les petits réacteurs nucléaires modulaires, des années à construire ce que d’autres s’acharnaient à interdire. J’ai gagné plus d'argent que je ne saurai honnêtement en dépenser.
Il lève son verre.
— La Suisse est un pays fantastique pour gagner de l'argent. Nettement moins pour le dépenser.
Il esquisse un sourire.
— Et puis, j'ai envie de voir ce que devient le monde dans les endroits où l'on construit encore, au lieu de se contenter de réglementer.
— Vous allez travailler là-bas ? demande Kurt.
— Non. Enfin, je ne sais pas encore, mais je rêve d'une chambre avec vue, de chemins inconnus à découvrir en courant, une bonne connexion, un bassin pour nager, des médecins compétents au cas où, et personne pour me traiter de parasite énergétique à chaque prise de sang. Naim sourit.
— Traduction : il espère vieillir entouré d'ingénieurs.
— Vous dramatisez, rétorque Benjamin. Je veux juste que, le jour où mon cerveau commencera à se déliter, il y ait dans le coin des gens qui sachent ce qu'on peut encore en faire. Et je fais plus confiance à un conseil d'administration obsédé par sa réputation qu'à un ministre en campagne.
Boulevard Rothschild, Tel-Aviv, 22 mai 2052. Au Shin Bet Jazz, Benjamin et Naim sont les invités d'Estelle, qui les accompagne depuis le début du voyage. On parle de jazz, puis d'autre chose.
Le saxophoniste attaque un chorus plus nerveux. Le batteur passe en double tempo, un beat plus serré. Il n’est que midi en Louisiane. La salle se resserre autour de la musique, sans se taire totalement. Le brouhaha se cale sur le rythme.
— La bêtise, commence Naim, ce n’est pas ce qu’on croit. La vraie bêtise, ce n’est pas le manque d’intelligence.
— Ça, c’est la stupidité, corrige Benjamin.
— Voilà. La stupidité, c’est un déficit. La bêtise, c’est autre chose : c’est souvent l’usage qu’on fait d’une intelligence tout à fait correcte. Parfois d’une intelligence brillante.
— Jacques Brel disait que la bêtise, c’est de la paresse, intervient Benjamin. Un type qui vit et qui se dit : « Ça me suffit. Je sais, j’ai raison, je suis installé. » La bêtise, c’est de ne pas vibrer. C’est de ne pas avoir peur.
Naim hoche la tête, son verre de vin suspendu à mi-chemin.
— C’est exactement ça. Le Belge avait tout compris. C’est être arrivé alors qu’on n’est nulle part.
Benjamin sourit.
— Tu vas nous trouver une autre référence, puisqu’on semble passer gentiment du registre de la musique à celui de la littérature, non ?
— Oui, Jean-François Revel, confirme Naim. Il dînait avec des biologistes célèbres. L’un d’eux, un Américain brillant, lui demande comment il définit le totalitarisme et quels pays y correspondent. Revel cite le Vietnam, la Chine… L’autre le coupe : « Non, vous vous trompez. Il ne reste qu’un seul pays totalitaire au monde : les États-Unis. »
Revel conclut qu’il avait devant lui un cas aigu de ce qu’il appelait le caractère intransférable d’un certain type d’intelligence : dans sa discipline, ce biologiste était d’une rigueur parfaite, mais dès qu’il en sortait, toute sa capacité de jugement s’effondrait. Ce dédoublement fait beaucoup de dégâts chez les scientifiques.
Benjamin acquiesce. Il connaît bien ce genre de profil.
— C’est très fréquent, ça. Surtout chez les gens qui pensent que leur discipline leur donne un accès VIP à la vérité générale.
— Les biologistes, les climatologues… liste Naim.
— Les ingénieurs, ajoute Benjamin, honnête. Mais eux, on les repère plus vite.
— Les médecins ? risque Naim, qui ne veut pas être en reste de modestie.
Estelle rit dans son verre.
— Vous parlez de bêtise ? demande-t-elle. Vaste sujet !
— On commence seulement, rétorque Benjamin. Et, sauf votre respect, vous nous avez servi un très bon cas clinique cet après-midi.
— Ma tante ?
— Votre tante, confirme Benjamin. C’est saisissant, ce mélange de…
Il cherche une formulation polie.
— De naïveté manipulative, complète Naim.
— Voilà, dit Benjamin. On sent qu’elle se croit gentille, mais elle optimise tout pour que le monde tourne autour d’elle, sous son contrôle.
Estelle hausse les épaules.
— C’est une mère juive, lâche-t-elle. Version fonction publique. Ça produit forcément des anomalies.
Le batteur maintient son double tempo. Des gens se lèvent, commencent à danser, pas vraiment sur la musique, mais dans sa zone de turbulence.
— Et toi, demande Naim, tu la classes où, Sultana, sur ton échelle d’ingénieur de la bêtise ?
— Entre « bêtise sophistiquée » et « génie de la culpabilisation », répond Benjamin.
Il boit une gorgée de vin. Le rouge est frais, tannique, avec un arrière-goût de garrigue.
— Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la bêtise brute. C’est la bêtise qui a des moyens. Celle qui sait parler, écrire, obtenir des subventions.
Naim éclate de rire.
— Tu penses aux universitaires ou aux artistes ?
— Je pense à…beaucoup de monde, dit Benjamin. Professeurs, éditorialistes, experts. Tous ces gens qui confondent leur bulle professionnelle avec le monde réel.
Estelle se tourne vers eux pour de bon.
— Vous êtes en train de me dire que la bêtise, c’est un problème de classe ? demande-t-elle.
— C’est un problème de confort, rectifie Naim. Quand on ne risque jamais sa peau, on peut se permettre des idées très bêtes. C’est exactement ce que disait Brel : être installé, ne plus vibrer, ne plus douter.
Benjamin hoche la tête.
— Exactement. La bêtise devient dangereuse quand elle s’installe dans les institutions et qu’elle se croit généreuse.
La musique se pose, le saxophoniste laisse traîner une note longue, saturée, qui semble hésiter avant de mourir, puis le DJ enchaîne avec un beat plus électronique tandis que les lumières se colorent de bleu et de violet.
Benjamin observe un instant la foule. Un groupe de jeunes danse près de la scène, baskets blanches, shorts, tops minimalistes. Un couple plus âgé reste collé au bar, échange des regards d’une intensité presque adolescente. Au fond, un grand blond en chemise blanche regarde le concert en consultant des graphiques sur sa montre.
— La bêtise n’est pas homogène, reprend Benjamin. Tu devrais la classifier, toi qui aimes les catégories.
— J’y ai déjà pensé, enchaîne Naim. On pourrait distinguer, par exemple : la bêtise naïve, qui est un manque d’information, de culture. Et la bêtise dogmatique : on a des informations, mais on refuse de les laisser entrer. Ou encore, la bêtise stratégique : on sait que c’est faux, mais c’est utile.
— Et la bêtise… sentimentale ? propose Estelle. Celle qui croit qu’avoir de bons sentiments suffit à tout excuser.
— Très bonne catégorie, approuve Naim. C’est probablement la plus répandue en Europe, en ce moment.
« 2052, Le crépuscule des vieux », Christian Jacot-Descombes, Éditions Prométhée, Lausanne, 2026. Broché 16,90 € et numérique.
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